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  • Jessica Kuenzi

Les yogis sont-ils des écolos qui s'ignorent ou : Y-a-t-il un yogi qui sommeille en chaque écolo ?

J'ai souvent été interpellée par l'expression « nature profonde » dans les cours de yoga auxquels j'ai participé.

Qu'entend-on par là et quelle est la place donnée à la nature, la terre et à sa protection, dans la pratique du yoga ?

Peut-on faire du yoga et se moquer du sort de la planète ? Peut-on faire une distinction entre nature profonde et nature tout court ? Mais aussi : Peut-on être écolo sans être (sans le savoir peut-être) sur la voix du yoga ? C'est sur ces interrogations que j'ai voulu m'attarder pour ce premier post.

1) Pour être certaine qu'on parle bien de la même chose dès le début :

Ecologie : Le terme écologie nous vient du grec Oikos : La maison, et Logos, la science. De manière plus précise et comme l'a défini le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1866 C'est la science qui s'intéresse aux relations des êtres vivants entre eux et avec leur environnement.

L'écologie est donc une science holistique qui prend en compte les interactions entre les éléments d'un système, mais aussi de l'évolution de ces interactions en fonction des modifications apportées à leur environnement.

Depuis les années 70, l'écologie se donne pour mission de protéger les éco systèmes et la bio diversité, afin de nous permettre à tous de continuer à vivre sur notre planète de manière durable.


Yoga: Ecrire une définition du yoga dans le cadre d'un travail comme celui-ci me paraît bien ambitieux tant il y aurait à dire, comprendre, saisir et vivre. Dans une volonté de cadrage, j'en propose ici une ébauche qui, je l'espère, ne trahira pas la signification bien plus vaste de cette philosophie.

Selon Patanjali, le yoga est la voix de l'Union, qui passe par la cessation des modifications du mental (vrittis). Ainsi, il devient possible de se connecter à son « soi universel » : la nature profonde dont nous parlions un peu plus haut, aka l'Atman !

Pour y parvenir, Patanjali nous propose une méthode composée de 8 branches (Ashtanga) :

- yama - niyama

- āsana

- prāṇāyāma

- pratyāhāra

- dhāraṇā

- dhyāna

- samādhi

En gardant à l'esprit l'envie de répondre à la question posée, cet écrit se concentrera essentiellement sur les 2 premiers « anga » : Les Yama et les Niyama: Souvent traduits par « Observances ou règles de vie par rapport aux autres/en société » et « Observance/discipline par rapport à soi-même ».

2) Elle dit qu'elle voit pas le rapport entre les deux OU Aucun lien, fils unique.

A première vue, puisque le but ultime du yoga est de faire cesser l'agitation de l'esprit (et tous les travers qu'on lui connait), il semblerait que de lien entre écologie et yoga il n'y aurait pas plus qu'entre football et haïkus, et que ce n'est là que volonté de ma part de « parler de deux trucs que j'aime bien.»

En effet, s'il s'agit dans le yoga de se détacher d'une « réalité » qui n'est que projection de nos esprits sur le monde, en quoi le réchauffement climatique n'en serait pas un exemple comme un autre (faut il classifier les bonnes et les mauvaises projections?!)

Dès lors, ne faudrait-il pas laisser là les choses se faire sans y prendre part, comme une pensée, bonne ou mauvaise, que l'on regarderait passer dans le ciel de notre esprit ? Autrement dit : On s'en cogne de l'écologie, ça ne concerne pas le yogi !

Une citation de Confucius me semble fort à propos à ce sujet :

« L'action juste est de ne rien faire. »

Ainsi, si par écolo, l'on entend activiste, alors, peut-être faisons-nous fausse route. Du moins si nous l'entendons au sens d'activisme «hard core ». Je ne peux m'empêcher ici de penser à Paul Watson et à sa fondation « sea shepherd » qui n'hésite pas à mettre en danger ses bénévoles pour sauver les baleines (et autres animaux) d'une éxécution sommaire.

Car en effet, le premier des yama n'est il pas Ahimsa, la non violence ? Dans ce sens, livrer un combat physique ne serait pas la solution adaptée, du moins pas dans la philosophie du yoga.

Or, la violence peut prendre de multiples formes. Verbale, psychologique, sonore …

Et, n'y a t il pas quelque chose d'extrêmement violent dans le fait d'aller faire face à quelqu'un pour lui dire que son mode de vie est la cause de la situation climatique dans laquelle nous nous trouvons ? Qui sommes-nous pour aller parler à Tata Jane de ses capsules nespresso, ou saouler Tonton Tarzan au repas de Noël parce qu'il ne fait pas le tri des coquilles d'huîtres ?

La philosophie du yoga met en garde contre ce genre d'action (qui n'est bien souvent qu'une manifestation de notre ego) et nous invite à faire preuve d'humilité, à balayer devant notre porte. Tiens d'ailleurs : Est ce que j'aurais pas pu le trouver d'occasion ce tapis de yoga ?

Il est d'ailleurs intéressant d'effectuer un parallèle entre l'écologie telle que nous l'avons définie dans l'introduction, et la notion d'écologie relationnelle telle que développée par Jacques Salomé, psychologue et écrivain et qui lui défendrait des relations sans violence, plus conviviales et apaisées entre les humains.

Pour autant, devrions nous nous en arrêter à ce premier yama, et à une écologie purement relationnelle et n'en rester qu'à une observation neutre de tout ce qui nous entoure ? Sans jugement, avec bienveillance ? Sans jamais s'engager ni physiquement ni verbalement ?

Eh bien peut-être, surtout si par « agir » on entend « se battre contre ». Dans l'idée de « se battre » n'y a t il pas toujours une idée de violence ?

Il n'en reste pas moins que si nos actions sont menées dans le respect, l'amour, la compassion, alors, elles deviennent l'exemple de ce à quoi pourrait ressembler un monde autre, elles ne nourriront plus le combat mais le changement, elles ne seront plus sources de division mais de fédération.

Sois le changement que tu veux voir dans le monde disait Gandhi. Montrer l'exemple serait ainsi le seul moyen de faire changer les choses.

Ainsi, en étant soi-même l'incarnation d'un mode de vie plus durable, ne s'inscrit-on pas dans une démarche yogique, dans le respect des yama ?


3) Et pourtant, elle tourne ...

Nous disions un peu plus avant dans le texte que le but du yoga est de stopper l'agitation du mental. L'une des façons d'y arriver est de faire taire les illusions de l'esprit telles que le désir, le besoin.

Désir et besoin … On dirait les hashtags d'une campagne de pub rondement menée.

Et que dire de ce consumérisme dévorant dans lequel le monde baigne depuis un peu plus d'un siècle ?

J'aurais pu ici ressortir les chiffres effarants et les études scientifiques qui nous promettent des lendemains ardents sur fond d'effondrement de notre civilisation, mais vraiment, je n'avais pas le cœur à cela. Faisons donc comme si je l'avais fait et prenons une seconde pour déprimer.

…. …

….

Voilà. C'est fait.

Ce desespoir qui s'empare de nous lorsque nous réalisons l'urgence de la situation porte un nom : La solastalgie.

Ce terme vient illustrer l'idée d'une connexion profonde entre santé environnementale et santé mentale et spirituelle ; et on ne peut refouler face à cette idée un sentiment de gachis : « Mais c'est maintenant qu'on se réveille ? On aurait dû le faire il y a des décennies ! » Et déjà la colère revient, et avec elle l'envie de mener une guerre contre des moulins à vent.

Comment expliquer ce réveil tardif ? Selon le travail de l'éco psychologue Joanna Macy, la crise qui nous menace découle d'une notion pathologique du soi : La déconnexion avec la nature s'accompagne d'une profonde déconnexion avec nous-même.En cela, l'écopsychologie nous invite à entreprendre un profond travail intérieur et spirituel.

Cela étant dit, difficile de ne pas établir de lien avec toute la philosophie du yoga qui nous invite, elle aussi (elle d'abord dirais-je même) à une reconnexion avec le Soi et donc à l'univers. Cette connexion établie ou rétablie, il apparaît logique de considérer toute ressource qui nous est donnée comme sacrée. Ahimsa ne serait donc pas limité à l'absence de violence mais aussi au plus haut degré de respect de toute vie sur Terre.

Cette conscience très forte de la valeur suprême de la Vie s'accompagne aussi d'un profond sentiment de gratitude. Gratitude devant l'omniprésence du prana, devant la générosité de la terre, devant l'abondance des ressources qu'elle nous offre. Et cette gratitude vient relier à nouveau le monde du yoga et de l'écologie, car comme le dit Carolyn Baker, « la capacité à ressentir chaque jour de la gratitude envers quelque chose augmente la résilience (…). C'est peut-être le meilleur cadeau que nous puissions offrir à notre monde.

Dans le yoga, c'est dans les niyama, sous le nom de Samtosha, le contentement, que l'on retrouve l'idée de gratitude. C'est l'idée de se satisfaire du nécessaire comme le dirait mon pote Baloo et aussi parce que je viens de sérieusement plomber l'ambiance (légèreté où es-tu?)

Or, si l'on est dans le contentement de ce qui est, de ce que l'on a, alors, nécessairement, on se rend compte qu'on possède beaucoup, voire surement trop. Cela nous amène au dernier des yama que nous aborderons dans cet écrit :

Aparigraha : En sanskrit : a privatif et parigraha : propriété, biens.

Il est donc souvent traduit par « renoncement aux possessions » « absence de convoitise » voire même par « vœu de pauvreté ».

Replacé dans le contexte écologique qui est le nôtre ce yama ne prend-il pas une autre couleur, celle de la sobriété ? Du minimalisme ? D'une volonté d'alléger notre poid pour la terre ? Ainsi, de ahimsa à samtosha, en passant par aparigraha, la boucle est bouclée, et il semblerait que ce circuit soit plutôt court : résilient, sobre et respectueux de tous les vivants.

Conclusion :

Pour conclure j'ai choisis deux morceaux de textes, glanés durant mes recherches pour cet écrit, et qui m'ont particulièrement parlé :

Dans la Chandogya Upanishad, Uddalaka Aruni tente de faire comprendre pratiquement comment l'Absolu imprègne toute chose. Il propose à son fils de mettre une pincée de sel dans un verre d’eau et après avoir goûté par partie tout le verre, le fils conclut : « La moindre goutte était salée. » Uddalaka Aruni explique ainsi la métaphore : « De même, mon fils, en vérité l'Être pur imprègne tout, que tu le perçoives ou non. Cet Être qui est l'essence la plus subtile de toute création, la réalité suprême, le Soi de tout ce qui existe, Shvetaketu »

Il fallait que nous changions du tout au tout notre attitude à l'égard de la vie. Il fallait que nous apprenions par nous-même et, de plus, il fallait que nous montrions à ceux qui étaient en proie au désespoir que l'important n'était pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que nous apportions à la vie. Au lieu de se demander si la vie avait un sens, il fallait s'imaginer que c'était à nous de donner un sens à la vie, à chaque jour et à chaque heure.

Viktor Frankl.







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